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L'Achoura : une journée de foi, de mémoire et d'histoire pour les musulmans
- Author, Maty Sy
- Role, Journaliste
- Reporting from, Dakar, Senegal
- Published
- Temps de lecture: 8 min
L'Achoura est célébrée le dixième jour de Mouharram (Muharram), premier mois du calendrier lunaire islamique.
Cette journée occupe une place particulière dans le monde musulman et est observée de différentes manières selon les traditions religieuses.
Chez les musulmans sunnites, elle est surtout marquée par le jeûne et la reconnaissance envers Dieu pour des événements importants liés à l'histoire des prophètes.
Pour les musulmans chiites, elle constitue avant tout une journée de deuil, commémorant le martyre de Hussein ibn Ali, petit-fils du prophète Mahomet, lors de la bataille de Karbala en 680.
Malgré ces différences, l'Achoura reste une date majeure et symbolique pour l'ensemble des musulmans.
Les origines religieuses d'Achoura
Selon les traditions islamiques, Achoura est liée à plusieurs événements majeurs.
Le plus connu concerne le prophète Moussa (Moïse) et les Enfants d'Israël. Alors que Pharaon et son armée les poursuivaient, Dieu ordonna à Moussa de frapper la mer avec son bâton : les eaux se séparèrent, permettant aux croyants de traverser en sécurité, tandis que Pharaon et ses soldats furent engloutis.
Cet événement symbolise la victoire de la justice sur l'oppression et le secours divin accordé à ceux qui placent leur confiance en Dieu. Pour de nombreux musulmans, le jeûne d'Achoura est ainsi un acte de reconnaissance pour cette délivrance.
Une autre tradition évoque que l'arche du prophète Nuh (Noé) se serait immobilisée sur le mont Judi ce même jour, après le Déluge. Bien que certains savants jugent ce récit moins fiable, il renforce le lien entre l'Achoura et les valeurs de protection divine, de patience et de persévérance.
Le prophète Muhammad (paix et bénédiction sur lui) jeûnait déjà ce jour avant la révélation. Après son émigration à Médine, constatant que les juifs jeûnaient également en souvenir du salut de Moussa, il déclara : « Nous avons davantage droit à Moïse qu'eux. » Il continua alors de jeûner et recommanda aux musulmans de faire de même, en signe de gratitude envers Dieu.
Achoura chez les musulmans sunnites
Le prophète Mahomet a particulièrement recommandé ce jeûne, considéré comme une pratique méritoire. Un autre hadith rapporte que le jeûne du jour d'Achoura expie les péchés mineurs de l'année précédente.
Plusieurs formes d'observance sont mentionnées :
- jeûner uniquement le 10ᵉ jour de Mouharram (Achoura) ;
- jeûner les 9ᵉ (Tasu'a) et 10ᵉ jours ;
- jeûner les 10ᵉ et 11ᵉ jours ;
- ou jeûner les 9ᵉ, 10ᵉ et 11ᵉ jours, considéré comme la forme la plus complète.
Au-delà du jeûne, cette journée est aussi l'occasion de méditer sur les récits des prophètes et les valeurs qu'ils incarnent : la patience de Nuh face aux épreuves, la confiance de Moussa devant l'impossible ou encore la certitude que la justice finit par triompher.
Certaines traditions populaires encouragent également à :
- maintenir les liens familiaux ;
- accomplir des prières surérogatoires ;
- rendre visite aux savants ;
- faire l'aumône ;
- prendre soin des orphelins ;
- être généreux envers sa famille ;
- réciter certaines sourates du Coran.
Cependant, certains savants estiment que les hadiths soutenant plusieurs de ces pratiques sont faibles ou discutés.
Dans plusieurs régions d'Afrique de l'Ouest, l'Achoura est également associée à des traditions culturelles de partage et de convivialité.
Des repas spéciaux sont préparés et distribués aux voisins et aux proches, dans un esprit de solidarité et de renforcement des liens sociaux.
Au Sénégal, en particulier, l'Achoura — souvent appelée Tamkharit — est l'occasion de consolider les liens familiaux et communautaires à travers diverses pratiques. Il est notamment recommandé de se mettre du khôl autour des yeux, de rendre visite aux malades et aux orphelins, de couper ses ongles ou encore de multiplier les gestes de générosité et de compassion envers les plus vulnérables.
La célébration est également indissociable d'une tradition culinaire très ancrée. Les familles préparent le céré bassi salte, un plat emblématique composé de couscous de mil accompagné d'une sauce à la tomate et à la viande, agrémenté de boulettes, de raisins secs, de haricots blancs et d'autres ingrédients.
Dans de nombreux quartiers, des bœufs sont abattus collectivement et la viande est répartie entre les familles afin que chacune puisse participer à la préparation du repas. Selon la tradition, il est de bon augure que ce plat soit prêt et consommé tôt dans la journée. Une partie est ensuite offerte aux voisins, aux amis et aux proches, perpétuant ainsi un esprit de partage et de cohésion sociale au cœur de la célébration.
Achoura chez les musulmans chiites
Pour les musulmans chiites, l'Achoura revêt une signification particulière.
Elle marque l'anniversaire de la mort de Hussein ibn Ali, petit-fils du prophète Mahomet (paix et bénédiction sur lui), tué lors de la bataille de Karbala en 680, dans l'actuel Irak.
Selon les récits historiques, Hussein refusa de reconnaître l'autorité du calife Yazid. Après avoir reçu le soutien d'habitants de Koufa, il prit la route pour les rejoindre. Cependant, ceux-ci se désengagèrent, laissant Hussein et ses compagnons isolés, puis encerclés et tués lors d'un affrontement devenu l'un des événements les plus marquants de l'histoire islamique.
Pour les chiites, le sacrifice de Hussein symbolise la lutte contre l'injustice, l'oppression et la tyrannie. Son martyre est perçu comme l'expression ultime de la fidélité à la vérité et aux principes religieux.
L'Achoura est donc observée comme une journée de deuil. Dans de nombreuses communautés chiites, les fidèles portent des vêtements noirs, assistent à des sermons retraçant les événements de Karbala, récitent des poèmes dédiés à Hussein et participent à des processions commémoratives.
Dans certains pays, des représentations théâtrales reconstituent ces événements afin de transmettre cette mémoire aux nouvelles générations.
Certaines pratiques plus controversées existent également. Des fidèles pratiquent l'autoflagellation ou se frappent la poitrine pour exprimer leur douleur et leur solidarité. Toutefois, plusieurs autorités chiites déconseillent ces pratiques, estimant qu'elles peuvent donner une image négative du chiisme. Beaucoup encouragent plutôt le don de sang comme geste symbolique de sacrifice et de solidarité.
Pourquoi sunnites et chiites célèbrent-ils Achoura différemment ?
La différence principale réside dans l'événement auquel chaque tradition accorde la plus grande importance.
Les musulmans sunnites mettent principalement l'accent sur les événements liés aux prophètes, notamment le salut de Moussa et, selon certaines traditions, celui de Nuh. Le jeûne occupe donc une place centrale dans leur observance.
Les musulmans chiites accordent quant à eux une importance particulière au martyre de Hussein, considéré comme un moment fondateur de leur histoire religieuse. Le deuil et la commémoration sont ainsi au cœur de leur pratique d'Achoura.
Cependant, cette distinction ne signifie pas que les sunnites ignorent Hussein. Celui-ci est profondément respecté dans l'ensemble du monde musulman en tant que petit-fils du prophète Mahomet (paix et bénédiction soient sur lui). De nombreux musulmans sunnites considèrent également sa mort comme une tragédie et condamnent les circonstances ayant conduit à son assassinat.
Comprendre la différence entre sunnisme et chiisme
La différence entre sunnites et chiites ne se limite pas à l'Achoura.
Elle trouve son origine dans les débats qui ont suivi la mort du prophète Mahomet (paix et bénédiction sur lui) au sujet de la direction de la communauté musulmane.
Les sunnites considèrent que la communauté a légitimement choisi le premier calife, Abou Bakr. Les chiites, quant à eux, estiment que l'autorité religieuse et politique devait revenir à Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du Prophète.
Ali devint finalement le quatrième calife, mais son accession au pouvoir fut marquée par des tensions et des conflits politiques. Après son assassinat en 661, son rival Muawiya prit le pouvoir. À la mort de ce dernier, son fils Yazid lui succéda — une succession que Hussein, fils d'Ali, refusa de reconnaître.
Cette divergence historique a conduit au développement de traditions théologiques, juridiques et rituelles distinctes, même si les deux branches partagent les fondements essentiels de l'islam : la croyance en un Dieu unique, le Coran comme révélation divine et Mahomet comme dernier prophète.
Aujourd'hui encore, les chiites accordent une place particulière à Ali, à Hussein et à la lignée des imams issus de la famille du Prophète. Les sunnites, qui représentent environ 90 % des musulmans dans le monde, reconnaissent également l'importance de cette famille, sans toutefois organiser leur conception de l'autorité religieuse autour de cette lignée.